Sortir du bal
Je suis quelqu'un qui écoute. Énormément. C'est peut-être la chose qui me définit le mieux et que personne ne remarque, parce qu'on remarque toujours ceux qui parlent, jamais ceux qui se taisent pendant qu'ils parlent. Écouter, pour moi, ça veut dire quelque chose de précis. Ça veut dire prendre au sérieux ce que disent les gens. Et plus particulièrement ce que disent les anciens. Quand un type qui a soixante-dix balais te raconte une histoire qui a l'air de rien, tu écoutes. Tu ne fais pas semblant, tu ne hoches pas la tête en pensant à ta prochaine réponse, tu écoutes
◆ Chapitre 1 LA FISSURE Je suis quelqu'un qui écoute. Énormément. C'est peut-être la chose qui me définit le mieux et que personne ne remarque, parce qu'on remarque toujours ceux qui parlent, jamais ceux qui se taisent pendant qu'ils parlent. Écouter, pour moi, ça veut dire quelque chose de précis. Ça veut dire prendre au sérieux ce que disent les gens. Et plus particulièrement ce que disent les anciens. Quand un type qui a soixante-dix balais te raconte une histoire qui a l'air de rien, tu écoutes. Tu ne fais pas semblant, tu ne hoches pas la tête en pensant à ta prochaine réponse, tu écoutes vraiment. Tu prends le conseil, tu le notes quelque part dans un coin de ta tête, et tu fais bien attention à le respecter. Parce que tu sais que ce mec-là, il a payé en années ce que toi tu reçois en trente secondes. Tu sais que ce qu'il te dit, il l'a appris en se cognant contre des murs que tu n'as pas encore vus. Et tu te dis : si je l'écoute, peut-être que je m'évite quelques murs. — 2 — Ça change une vie, cette posture. Ça ne se voit pas, mais ça change tout. Et puis il y a eu cette histoire. Cette histoire dont je parle peu parce qu'elle est encore un peu chaude. Les médecins se sont trompés sur mon cas. Un an et demi. Un an et demi avec une santé qui partait en vrille, sans qu'on comprenne, avec un potentiel diagnostic de cancer posé sur la table comme une lame. Un an et demi à se réveiller le matin et à se demander ce qui allait s'éteindre en premier, l'énergie, l'envie, le corps. Un an et demi à regarder le calendrier en se disant : peut-être pas l'année prochaine. Peut-être pas dans cinq ans. Peut-être pas du tout. Tu ne sors pas indemne d'un an et demi comme ça. Personne n'en sort indemne. Et qu'est-ce que j'ai fait, moi, pendant ces dix-huit mois ? J'ai pas pleuré. Enfin, pas que. J'ai construit. J'ai construit comme un fou furieux. Tous les business qui me passaient par la tête, je les ai lancés. Tous. Sans calcul, sans plan à cinq ans, sans étude de marché. Parce que dans ma tête c'était simple : si je dois crever bientôt, je veux pas crever sans avoir essayé. Je veux pas crever en regardant le plafond et en me disant j'aurais dû. Le j'aurais dû, c'est le pire mot de la langue française. Je voulais sortir de là sans qu'il puisse m'attraper. — 3 — Alors j'ai monté. J'ai lancé. J'ai expérimenté. J'en ai mis certains en pause quand le corps lâchait, j'en ai ressuscité d'autres quand l'énergie revenait. J'ai vu certains projets exploser, d'autres mourir doucement, d'autres encore tenir contre toute attente. Et le plus dingue, c'est ce que j'ai compris en regardant le champ de bataille des mois plus tard. Aucun de ces projets ne m'a fait regretter quoi que ce soit. Aucun. Même ceux qui n'ont pas rapporté un centime. Même ceux que j'ai enterrés. Parce que je les avais faits avec une intensité qu'on ne fabrique pas, celle qui vient quand tu crois que c'est peut-être la dernière chose que tu fais. Cette intensité, elle nettoie un travail. Elle nettoie une vie. Elle t'enlève les calculs, les arrière-pensées, les si jamais. Tu fais. Tu fais parce que c'est devant toi et que tu es vivant maintenant. Le reste, on verra plus tard. S'il y a un plus tard. C'était une mission. C'est le mot qui m'est venu après coup. Pas un plan, pas une stratégie. Une mission. Quelque chose que je devais déposer. Et je l'ai déposé. Je les ai désirés, ces projets, comme on désire respirer. — 4 — Et puis j'ai survécu. Et c'est là que ça devient intéressant. Parce que quand tu survis à un truc comme ça, tu redescends dans le monde et tu le regardes avec d'autres yeux. Tu le regardes pour ce qu'il est, sans la couche de vernis qu'on met dessus. J'ai regardé l'entrepreneuriat. J'ai été dans pas mal de communautés. Beaucoup. J'ai fréquenté des masterminds, des collectifs, des dîners, des cercles, des soirées où on parle de scale et de funnel et de bootstrap et de valorisation. Et je vais te dire ce que tout le monde dit tout bas et que personne dit tout haut : il y a à boire et à manger. Vraiment à boire et à manger. Dans chaque communauté entrepreneuriale, tu vas trouver deux ou trois personnes lumineuses, intelligentes, libres, qui font des choses parce qu'elles les portent. Et tu vas trouver une majorité qui te glace. Cette majorité, elle a une caractéristique en commun. Elle accumule les métaux. C'est ça, le mot juste. Elle ne crée pas, elle accumule. Elle ne fait pas, elle stocke. Elle ne vit pas, elle compte. La logique mercantile pure et dure. Faire de l'argent pour faire de l'argent. Faire de l'argent pour pouvoir dire qu'on en a fait. Faire de l'argent pour le compteur, jamais pour la vie qu'il devrait permettre. — 5 — Moi, ça m'a jamais parlé. Ça m'a jamais parlé. J'ai toujours vécu avec peu. Toujours. Et tu sais quoi ? J'ai jamais été aussi heureux qu'en l'acceptant pleinement. En arrêtant de me dire que ça viendrait plus tard, que ça s'arrangerait, que la vraie vie commencerait quand le compte serait plein. Je me contrebalance de faire des sous. Je me contrebalance que mes potes en fassent. Je me contrebalance des classements, des palmarès, des médailles d'entrepreneur de l'année qu'on s'auto-décerne dans des salles climatisées. Ce qui m'intéresse, c'est ce qui se passe entre les humains. Ce qui s'invente. Ce qui se découvre. Ce qui se transmet. Et ces gens, ces accumulateurs, ils ont sacrifié quoi pour leurs métaux ? Leurs dimanches. Leurs parents qui vieillissent et qu'ils voient deux fois par an. Leurs amis qu'ils ont remplacés par un network. Leurs gosses qu'ils croisent dans le couloir. Leurs lectures, leurs silences, leur capacité à ne rien faire un après-midi entier sans avoir mal au ventre. Tout ça pour un chiffre. Tout ça pour une ligne sur un compte qu'ils ne dépenseront jamais. Je les ai regardés différemment après la maladie. Avant, peut-être qu'une partie de moi voulait leur ressembler. Une petite partie, mais elle existait. Je — 6 — ne l'avoue pas souvent mais c'est vrai. Après, je ne comprenais plus. Plus du tout. Je regardais leur vie et je voyais des cellules de prison qu'ils avaient eux-mêmes décorées. Des hamsters dans des roues en or. Des types qui couraient vers une ligne d'arrivée que personne n'avait dessinée. Voilà la fissure. Elle n'est pas arrivée d'un coup. Elle s'est ouverte par couches. Un conseil d'un ancien que j'ai mis trois ans à comprendre. Un diagnostic qui m'a tordu. Une amitié qui m'a quitté trop tôt. Un projet enterré dont je n'ai pas regretté une seule heure. Une conversation dans une communauté entrepreneuriale où j'ai vu, en une soirée, à quoi je ne voulais surtout pas ressembler. Et un matin le sol a cédé. Pas dans la douleur. Dans la clarté. Ce qui suit, c'est ce que j'ai trouvé en bas. — 7 — Chapitre 2 LE BAL DES INUTILES Et toi, t'as du succès ? C'est la question. Pas comment tu vas. Pas qu'est-ce qui te fait kiffer en ce moment. Pas t'as lu un truc bien récemment. Non. T'as du succès. Posée comme ça, au troisième échange, dans un dîner, avec le sourire de celui qui a déjà calculé ce qu'il peut tirer de toi avant même de connaître ton prénom. Et tu sens, dans la seconde, que la réponse va déterminer si la conversation continue ou pas. Et c'est quoi, le succès, à ce moment ? Personne ne le définit. Personne ne s'arrête pour le définir. C'est entendu. C'est un nombre. C'est un chiffre d'affaires. C'est une levée. C'est un nombre de followers. C'est un score qu'on n'a même plus besoin de nommer parce qu'il flotte dans l'air comme une évidence. Voilà à quoi j'ai fini par dire merde. Soyons clairs sur une chose d'abord. Les entrepreneurs sont des opportunistes. Tous. Et ça, ça ne me dérange pas. Saisir une opportunité, c'est — 8 — humain. C'est même une des choses qui nous rend vivants. Voir une faille, voir un manque, voir une chose qui pourrait exister et qui n'existe pas encore, et se dire tiens, moi je vais le faire, c'est beau. C'est même, à la base, ce qui m'a poussé moi-même à entreprendre. L'opportunisme, je l'embrasse. C'est la pulsion qui crée. Pas de problème. Le problème commence ailleurs. Le problème commence le jour où tu réalises que dans la grande majorité de ces gens, l'humain a disparu. Disparu. Évacué. Liquidé. À la place, il y a des chiffres. À la place, il y a des compétences. À la place, il y a des profils. Les gens deviennent des skills. Les gens deviennent des CV. Les gens deviennent des cases dans un tableau, des entrées dans une base de données, des ressources humaines au sens littéral du terme, des ressources, comme du pétrole, comme du minerai, comme du bois qu'on coupe. Tu rencontres quelqu'un, et dans sa tête à lui, pas dans la tienne, dans la sienne, tu es déjà rentré dans une grille. Tu es un what's in it for me. Tu es une carte qu'il vient de poser dans son deck. Il te scanne. Il évalue ta valeur d'usage. Il calcule ce qu'il peut compacter de toi pour son projet à lui. Et toi pendant ce temps tu lui parles de ton week-end et il fait mh mh en pensant déjà à la prochaine question. — 9 — C'est ça qui m'a dégoûté. Pas l'opportunisme. La déshumanisation. Et pendant ce temps, on continue à nous raconter une fable. La fable, c'est que la rat race, c'est les autres. C'est les salariés qui se ruent dans le métro à sept heures du matin. C'est les bons petits soldats qui pointent. C'est la masse qui obéit. Ce sont eux les hamsters, nous on est libres. Nous on est en haut. Nous on a compris. C'est faux. C'est une des plus grosses arnaques narratives des vingt dernières années. La rat race, la vraie, elle est ici. Elle est dans cette pièce. Elle est dans le mastermind à 5000 balles. Elle est dans la conférence où trois cents types en sneakers blanches applaudissent un mec qui a vendu sa boîte. Elle est dans les quotes qu'on s'échange sur LinkedIn comme des prières. Elle est dans cette obsession du chiffre, du scale, du palier suivant, qui ne s'arrête jamais et qui ne peut jamais s'arrêter par construction même. Le salarié, au moins, il a la lucidité de savoir qu'il est dedans. Il sait qu'il fait partie d'une caste. Il sait qu'il a son badge le matin et qu'il ressort le soir. Il a son monde, il a sa vie, il a souvent ses passions à côté qu'il n'a pas eu besoin de transformer en — 10 — business. Il est, pour le dire simplement, honnête sur sa condition. Et cette caste, oui elle est massive, oui elle est commune au sens premier, commune à tous, mais elle n'est pas pire. Elle n'est pas pire que la nôtre. Elle n'est en aucun cas pire que cette tribu d'entrepreneurs qui vendrait père et mère pour une opportunité de revenu passif. Parce que c'est ce qu'ils font. Vraiment. Ils se trahissent les uns les autres tous les jours, dans les open-spaces des incubateurs, dans les groupes Telegram, dans les co-fondations qui finissent au tribunal. Et le plus dingue, c'est qu'on les excusera. On dira il a les crocs. On dira c'est un killer. On dira il joue gros. Comme si avoir les crocs justifiait de manger les autres. Comme si la faim était une vertu en soi, indépendamment de ce qu'elle dévore. Ils veulent scaler. Scaler quoi ? Souvent rien. Souvent une connerie absolue, un service qui ne sert à personne, une appli de plus pour faire ce qu'on faisait très bien avant sans elle, un truc qui résout un problème que les gens n'avaient pas. Et le pire, le vraiment pire, c'est que ça va marcher. Ça va lever. Ça va faire la une. Et la machine continuera. Et ils parleront de vision. Ils parleront de valeur. Ils s'en inventeront, des valeurs, et ils les afficheront sur la page About du site avec les photos en noir et blanc. — 11 — Ils diront que c'est pour la famille. Ils diront que c'est pour les gosses. Ils diront que c'est pour mettre la daronne à la brique, et c'est peut-être la phrase la plus tendre qu'ils prononceront de toute leur vie, et elle sera un mensonge. Parce que la vérité, on la connaît. La vérité, c'est qu'ils ont le feu en eux et qu'ils ont envie de tout cramer avec. Y compris eux-mêmes. Y compris la famille qu'ils invoquent. Y compris les gosses qu'ils ne voient jamais. Le feu est là, il faut qu'il consomme, et tous les prétextes sont bons pour ne pas s'avouer que c'est ça, et seulement ça, qui les fait tenir debout. Et ils sont incapables, incapables, de vivre l'instant présent. Mets-en un devant un coucher de soleil, il pense à son post LinkedIn. Mets-en un à un mariage, il networke. Mets-en un dans une conversation simple, sans enjeu, sans deal, juste pour le plaisir de parler, et tu sentiras, au bout de trois minutes, que ça grésille. Qu'il ne sait pas quoi faire de ce temps gratuit. Que le temps qui ne se monétise pas est devenu pour lui une langue étrangère. Tout, chez eux, passe par le chiffre. Tout. Et toutes leurs questions, écoute-les bien la prochaine fois, ce sont des variations sur le même thème. — 12 — Et toi, qu'est-ce que tu fais. Quel est ton positionnement. Quel est le but de ton entreprise. Comment je peux m'associer à toi. Et donc, t'as du succès. Aucune de ces questions ne porte sur toi. Aucune. Elles portent toutes sur l'extraction. Sur ce qu'on peut tirer de la rencontre. Sur le retour sur investissement d'avoir partagé un verre avec toi. Et à la fin de la soirée, ils auront tout su sauf ce que tu aimes vraiment, ce qui te tient en vie, ce qui te fait te lever, ce qui te ferait pleurer. Parce que ça, ça ne se met pas dans un tableau. Ce sont des hommes industrialistes. C'est le mot qui me vient et j'y tiens. Tellement que je vais aller plus loin et le nommer pour ce qu'il est : Homo industrialis. Une espèce. Une vraie. Avec ses caractéristiques anatomiques, ses cris de ralliement, ses zones d'habitat, ses parades nuptiales. L'Homo industrialis est l'aboutissement d'un glissement sémantique que personne n'a vu venir. Le mot industrie vient du latin industria, l'application, l'assiduité, la diligence à bien faire les choses. C'était une vertu morale. Ça parlait du comment on faisait. La manière, le soin, l'attention. Et puis on a pris ce beau mot et on l'a refilé aux usines. On a transformé une qualité de l'âme en — 13 — cadence de production. On a remplacé avec quel soin par combien à l'heure. Et la bascule s'est faite en silence, sur trois siècles, sans que personne ne proteste vraiment. L'Homo industrialis, c'est la version finale de ce glissement. C'est l'humain qui a accepté qu'on lui applique, à lui-même, la logique qu'on appliquait jusque-là aux marchandises. Il s'est regardé dans un miroir et il a vu une chaîne de montage. Alors il s'optimise. Il bat ses propres records. Il découpe ses journées en unités de production. Il batch ses tâches, batch ses repas, batch ses appels avec sa mère le dimanche soir entre deux séances de sport. Il lit à deux fois la vitesse normale parce que le livre est un input. Il écoute les podcasts à 1.5 parce que la pensée des autres est une matière première à raffiner. Il ne marche plus, il steps. Il ne dort plus, il recovers. Il ne mange plus, il fuels. Le verbe est mort, l'anglicisme productiviste l'a remplacé, et la nuance a disparu avec le verbe. Sa vie intérieure aussi est industrialisée. Sa fatigue est un problème de logistique. Sa tristesse est un bug à déboguer. Son anxiété est une donnée à monitorer dans son app de bien-être. Il consulte son thérapeute comme on consulte un consultant, pour optimiser un process. Il travaille sur lui comme on travaille sur un produit qui ne se vend pas assez — 14 — bien. Et ses proches, dans tout ça ? Industrialisés aussi. Sa femme est devenue un partner. Ses gosses sont du content. Ses amis sont un network. Sa mère, quand elle appelle, est une interruption non planifiée dans le sprint. Et lui-même, à force de se traiter comme une marque, il a fini par devenir une marque. Avec sa charte graphique, ses valeurs affichées au mur, son tone of voice, sa promesse client. Il pitche sa propre existence à des inconnus dans des ascenseurs. Le drame de l'Homo industrialis, c'est qu'il a oublié qu'il était produit par l'industrie et qu'il s'est mis à croire qu'il était l'industrie. Il a confondu le marteau et la main. Il ne sait plus distinguer ce qu'il fait de ce qu'il est. Demande-lui qui il est, il te répondra ce qu'il vend. Demande-lui ce qu'il aime, il te répondra ce qui marche pour lui. Demande-lui ce qui le fait pleurer, il te regardera comme si tu venais de poser une question hors scope. Et le plus violent dans tout ça, c'est qu'il en est fier. Il en parle dans des podcasts. Il en fait des carrousels. Il pose, photo en noir et blanc, regard au loin, et il appelle ça une philosophie. C'est pas une philosophie. C'est une mutation. — 15 — Et un jour, je l'espère pour eux, certains se réveilleront avec le vertige de comprendre qu'ils ont passé vingt ans à se transformer en machine. Et qu'aucun être humain ne les attendait à l'arrivée. Pas même eux-mêmes. — 16 — Chapitre 3 LE CULTE DE L'ARGENT (ET DE CE QUI VIENT AVEC) Soyons honnêtes deux minutes. Quand on dit argent, on est encore poli. On nomme une seule pièce du puzzle pour ne pas avoir à nommer le reste. Ce qu'ils veulent vraiment, dans le fond du fond, ce n'est pas que de l'argent. C'est la sainte trinité de l'époque : l'argent, le pouvoir, le sexe. Le trio infernal qu'on n'écrit jamais dans cet ordre sur les sites web, mais qu'on retrouve toujours en filigrane quand on creuse un peu. L'argent pour acheter. Le pouvoir pour dominer. Le sexe pour valider. Et chacune des trois est un proxy pour la même chose : se sentir exister. Se prouver qu'on est quelqu'un. Remplir le grand vide qui les habite et dont ils ne parlent jamais, parce qu'en parler reviendrait à reconnaître qu'il existe. L'argent, c'est leur drogue principale. La porte d'entrée. Le truc autour duquel tout le reste s'organise. Et il faut voir comment ils en parlent, ou plutôt comment ils n'en parlent pas, parce que c'est — 17 — tout le temps là, jamais dit, toujours sous-entendu. Il faut voir comment ils le manipulent dans leur tête. Ils veulent le compacter. Le conserver. Le coaguler. C'est exactement le bon verbe, coaguler, figer le liquide, le rendre solide, le transformer en bloc qu'on peut empiler. Ils veulent prendre tout l'argent possible et imaginable et en faire un caillot, un dépôt, une masse, une chose qu'on peut soupeser. Pour quoi faire ? Pour se sentir mieux. Pour donner du sens. Et accroche-toi parce que c'est là que ça devient vertigineux : le sens, pour eux, passe par la consommation. Il n'y a pas d'autre chemin. Le sens est dans l'achat. Le sens est dans la montre. Le sens est dans la bagnole. Le sens est dans le restaurant à trois étoiles où on prend une photo de l'entrée avant de la manger. Le sens est dans ce qu'on peut s'offrir, et donc dans ce qu'on peut montrer. Ils n'ont pas appris à fabriquer du sens autrement. Personne ne leur a appris. Et c'est peut-être ça, la vraie pauvreté qu'ils traînent. Ils diront que c'est pour la liberté. C'est le mot magique, celui qui clôt toutes les discussions, celui qu'on n'a pas le droit de questionner. Je veux la liberté. Très bien. Pose-leur alors la seule question qui compte. La liberté de faire quoi. La liberté d'aller où. — 18 — Et là, silence. Là, ils ne savent plus. Là, ils balbutient des trucs sur les voyages, qu'ils ne feront pas. Sur le temps avec leurs enfants, qu'ils n'auront pas. Sur les projets perso, qu'ils n'auront jamais le temps de lancer. La liberté pour eux, ce n'est pas une destination. C'est une fuite en avant. C'est un cri qu'on pousse pour ne pas entendre le silence d'en dessous. Ils ne veulent pas être libres. Ils veulent juste ne pas s'arrêter, parce que s'arrêter, ce serait sentir. Regarde-les. Vraiment, regarde-les. La plupart, c'est des gamins de sept ans dopés au sucre. Hyperactifs jusqu'à l'os. Incapables de se poser cinq minutes sans tripoter leur téléphone. Incapables de manger un repas sans le filmer. Incapables de boire un café en silence avec un ami sans se sentir mal à l'aise. La position assise, immobile, sans stimulation, sans projet, c'est devenu pour eux une forme de torture. Pose-leur la question : qu'est-ce que tu fais quand tu ne fais rien ? Tu vas les voir blanchir. Ils ne font jamais rien. Ne rien faire, c'est leur enfer. Ils vivent dans leur chimère. Ils se réveillent avec elle, ils s'endorment avec elle quand ils arrivent à dormir, parce que beaucoup n'y arrivent même plus. La chimère, c'est le prochain palier. Toujours le prochain palier. Toujours plus haut, toujours plus loin, toujours plus. Et ce qui est terrifiant, ce qui — 19 — devrait les terrifier eux-mêmes s'ils prenaient le temps d'y réfléchir, c'est qu'aucun d'eux n'a la moindre idée d'où ça va s'arrêter. Aucun. Demande à un type qui vise dix millions à quoi ressemblera sa vie à dix millions, tu n'auras pas de réponse. Demande à un type qui vise cent millions à quoi ressemblera sa vie à cent millions, pareil. Ils ne savent pas. Ils n'ont jamais imaginé l'arrivée parce que l'arrivée, en réalité, n'existe pas. Le palier n'est qu'une étape vers le palier suivant. Et au bout du compte, il n'y a rien. Juste un type usé qui aura passé sa vie à courir vers un horizon qui reculait à chaque pas. Pas étonnant qu'ils divorcent en masse. Pas étonnant que leurs conjoints, leurs conjointes, finissent par craquer. Vivre avec quelqu'un qui n'est jamais là, même quand il est là, c'est une forme particulière d'enfer. Tu sors le soir avec lui, il est sur son téléphone. Tu pars en vacances avec lui, il prend des appels. Tu lui demandes comment il va, il te répond combien il a fait ce mois-ci. Au bout d'un certain temps, la personne d'en face n'en peut plus de la connerie. Elle range ses affaires un dimanche soir et elle part. Et le type, il ne comprend toujours pas. Il pense que c'est un coup dur. Il ne voit pas que c'était écrit dès la première année, dans la manière dont il regardait son écran pendant qu'elle parlait. — 20 — Voilà ce qu'achète l'argent, au final, quand on lui demande d'acheter ce qu'il ne peut pas acheter. Et puis il y a l'autre option. L'option dont personne ne parle parce qu'elle n'est ni sexy ni rentable. La vraie richesse. La seule. Le temps. Le temps. Et plus précisément le luxe de perdre son temps. Le luxe de ne rien en faire, de ne le justifier à personne, de pouvoir s'asseoir à une terrasse à trois heures de l'après-midi un mardi et regarder les gens passer sans avoir l'impression de voler quelque chose à quelqu'un. Le luxe d'un après-midi sans agenda. Le luxe d'une conversation qui dure trois heures avec un vieil ami parce que personne n'a rien d'autre à faire. Le luxe d'un livre qu'on lit lentement, qu'on relit même, parce qu'on a le droit. Le luxe d'écouter un disque en entier sans rien faire d'autre. Le luxe d'un dîner avec ses parents qui dure jusqu'à minuit parce qu'on ne se dépêche pas. Ça, c'est la richesse. Le reste, ce sont des accessoires. Et là, je vais te dire un truc dont je parle rarement. Ça fait six mois que je ne me paie plus. Six mois. Et ça fait trois ans, trois ans pleins, que je vis avec moins de huit cents euros par mois. Pas par contrainte, ou en tout cas pas seulement. Par choix, — 21 — en grande partie. Parce que ce que je construis, je le construis. Parce que ce que j'apprends, je l'apprends. Parce que ce que je vis, je le vis. Et qu'à aucun moment, aucun, je n'ai eu l'impression de manquer de quoi que ce soit. Huit cents euros par mois, dans la bouche d'un entrepreneur du bal, c'est une obscénité. C'est presque une insulte. C'est le chiffre qu'on murmure quand on veut faire pitié, ou qu'on cache pour ne pas humilier la table. Pour moi, c'est juste un nombre. Et derrière ce nombre, il y a une vie qui est pleine. Pleine d'amis, de lectures, de voyages parfois improvisés, de projets que je porte, de conversations qui durent, de matinées sans réveil. Une vie qui n'a aucune des choses qu'ils visent et qui a déjà tout ce qu'ils croient pouvoir un jour s'acheter. Je vais te confier le secret le plus mal gardé de l'époque. Tu n'as besoin de presque rien pour être heureux. Presque rien. Un toit. De quoi manger. Quelques personnes que tu aimes. Du temps pour les voir. De quoi nourrir ta curiosité. C'est tout. C'est tout. Le reste, c'est de la décoration. Et la décoration, plus tu en achètes, plus tu te dégoûtes, parce que tu finis par confondre le décor et le théâtre. Eux, ils achètent du décor depuis vingt ans. Ils vivent dans des appartements magnifiques où ils ne — 22 — rentrent jamais. Ils ont des voitures qu'ils prennent le dimanche. Ils ont des relations qu'ils n'entretiennent pas. Et au milieu de tout ça, ils cherchent encore, encore, ce qu'ils auraient pu trouver le premier jour s'ils s'étaient arrêtés cinq minutes pour regarder. L'argent ne donne pas de sens. L'argent achète du décor pour cacher l'absence de sens. C'est très différent. Et c'est ça, au fond, leur tragédie : ils ont confondu le maquillage avec le visage. — 23 — Chapitre 4 LA MATRICE QU'ON SE FABRIQUE Maintenant, attention. Parce qu'on arrive au point où il faut arrêter de jouer les victimes. Et c'est probablement le point le plus important de tout ce que je vais écrire dans ce texte. Le piège n'est pas extérieur. Il ne l'a jamais été. L'entrepreneur, dans sa version la plus pénible, celle dont on parle depuis le début, vit avec une mythologie de gladiateur. Dans sa tête, il combat. Il combat la société, il combat l'État, il combat les impôts, il combat les salariés qui ne comprennent pas, il combat sa famille qui doute, il combat le système qui veut sa peau. Il se voit en Spartacus dans un costard Hugo Boss. Il a l'impression, le matin en se rasant, de partir au front. Il scande des trucs comme je vais convaincre, je vais éduquer le marché, je vais cracker le code, comme si le réel lui résistait personnellement, à lui, parce qu'il était lui. — 24 — Tout ça, c'est une histoire qu'il se raconte. Une histoire absolument inventée. Et la chose folle, c'est qu'il a lui-même casté tous les personnages, écrit tous les dialogues, monté tous les décors. Le mal qu'il combat, c'est lui qui a décidé qu'il existait. Il a voulu qu'il existe. Il l'a fait exister en décidant de le percevoir. Sans cette perception, ce mal n'aurait jamais eu de corps. Je vais te dire quelque chose dont je sais que c'est un peu controversé, mais j'y crois profondément, alors je le dis. Les autres n'existent que parce qu'on les regarde. Et nous, on n'existe que parce qu'eux nous regardent en retour. Notre existence ne se déroule pas dans le vide, elle se déroule dans la lumière des phares que les autres braquent sur nous. C'est dans cette lumière qu'on prend forme. C'est dans cette lumière qu'on devient quelqu'un. Coupe les phares, et il ne reste pas grand-chose. Coupe le regard des autres, et le sujet flotte. Ça a l'air abstrait dit comme ça, mais c'est terriblement concret quand tu y penses. Pourquoi tu t'habilles comme tu t'habilles. Pourquoi tu postes ce que tu postes. Pourquoi tu choisis ce métier, cette ville, cette bagnole. Tu te crois libre, tu te crois souverain, mais tu te construis, en permanence, dans l'idée que tu te fais du regard de l'autre. Tu es toi, oui, mais tu es surtout toi vu par eux. Et eux, — 25 — c'est pareil. Ce sont des êtres faits du regard que tu poses sur eux. C'est une danse. Une danse à plusieurs milliards de partenaires, qu'on appelle société, et dans laquelle personne ne mène vraiment. Alors comprends bien ce que ça veut dire. Si les autres n'existent que parce qu'on les regarde, alors le grand méchant système contre lequel l'entrepreneur prétend se battre, il n'existe que dans la mesure où il le regarde. Le complot fiscal qu'il dénonce dans son podcast, la dictature normative qu'il fuit, la médiocrité ambiante qu'il méprise, le salariat qu'il vomit, tout ça, c'est sa propre projection. Tout ça, c'est lui qui le maintient en vie en y consacrant son attention. Il nourrit le monstre qu'il prétend combattre. Il le sculpte, jour après jour, dans le marbre de sa propre obsession. Et c'est pour ça qu'il ne s'en sortira pas. Pas en l'état. Pas tant qu'il continuera à croire qu'il y a une matrice extérieure dont il doit s'extraire. Parce que la matrice n'est pas dehors. La matrice, c'est lui. Lui-même. Construite par lui, briquée par lui, maintenue par lui, défendue par lui contre toute tentative d'évasion. Le piège n'est pas tendu par un État malveillant, par un Big Pharma, par des Illuminati, par une élite reptilienne, par un — 26 — deep state, par n'importe laquelle des entités floues qu'on convoque sur les réseaux pour expliquer pourquoi on n'est pas heureux. Le piège est ailleurs. Le piège, c'est la cellule qu'on se fabrique tout seul, pierre par pierre, en se levant chaque matin. C'est le scénario qu'on se rejoue en boucle dans sa tête. C'est la performance qu'on s'impose à soi-même parce que personne ne nous a obligés à le faire. Personne. Pas l'État. Pas le système. Pas la société. Pas tes parents. Pas ta femme. Pas tes potes. Personne. Ce mec qui se lève à cinq heures pour faire son sport, son journaling, sa douche froide et ses dix mille pas avant d'attaquer ses douze heures de boulot, qui le lui demande. Personne. Ce mec qui ne prend pas de vacances depuis trois ans parce qu'il faut que la boîte tourne, qui le lui demande. Personne. Ce mec qui n'a pas vu ses parents depuis Noël et qui pourtant les aime, qui le lui demande. Personne. Cette femme qui culpabilise de ne pas avoir posté de contenu cette semaine, qui la culpabilise vraiment. Personne. Elle-même, et seulement elle-même. Toute cette pression, c'est une auto-production. C'est une mise en scène à un seul personnage, dont on est à la fois l'acteur, le metteur en scène, le critique et le public qui hue dans la salle. — 27 — Et c'est ça, le plus dur à avaler quand tu commences à le voir. Parce que tant que tu croyais qu'on te faisait du mal, tu pouvais être en colère. Tu pouvais blâmer. Tu pouvais te plaindre dans des dîners. Tu pouvais en faire des posts. Tant qu'il y avait un coupable extérieur, tu étais innocent, tu étais une victime héroïque qui résistait. Et c'était presque confortable, cette posture. Ça donnait une raison de souffrir, et donc une dignité à la souffrance. Le jour où tu comprends que le bourreau, c'est toi, il n'y a plus de dignité possible. Il y a juste le constat. Tu as construit la prison. Tu en as fait les barreaux. Tu en as forgé la clef. Et tu as planqué la clef dans une poche dont tu prétendais avoir oublié l'existence. C'est violent à comprendre. Mais c'est aussi, et c'est ce qu'on ne dit jamais, la meilleure nouvelle qui puisse t'arriver. Parce que si la prison vient de toi, alors la sortie vient de toi aussi. Tu n'as personne à attendre. Tu n'as pas de révolution à mener, pas d'État à abattre, pas de système à renverser, pas de patron à licencier. Tu as juste à arrêter. Arrêter de te raconter l'histoire que tu te racontes. Arrêter de construire les murs. Arrêter d'imposer la performance. Arrêter de chercher dehors la cause de ce qui se passe dedans. — 28 — Et ce juste arrêter, c'est probablement le mouvement le plus difficile qu'un être humain puisse accomplir. Parce qu'il n'est pas spectaculaire. Il ne se filme pas. Il ne se poste pas. Il ne fait pas de bruit. C'est un geste intérieur, silencieux, qu'aucun phare n'éclaire et que personne ne viendra applaudir. Et c'est précisément pour ça qu'il libère. Il libère parce qu'il ne se joue pas pour les autres. Il se joue pour toi seul, dans une chambre que personne ne regarde, à un moment que tu ne te rappelleras peut-être même pas. La matrice qu'on s'est fabriquée tombe le jour où on cesse de la fabriquer. Pas avant. Pas autrement. — 29 — Chapitre 5 LE TEMPS RETROUVÉ Alors qu'est-ce qui se passe, concrètement, quand tu coupes les phares ? Quand tu arrêtes de fabriquer la matrice ? Quand tu cesses de te courir après toi-même comme si tu étais ton propre prédateur ? Il se passe une chose très simple et très bizarre. Le temps revient. Le temps. Cette ressource dont on a oublié qu'elle existait parce qu'on l'avait découpée en créneaux Google Calendar de quinze minutes. Cette substance étrange dont on avait fait, à force d'optimisation, une matière première à raffiner. Cette dimension de l'existence qu'on avait réduite à un input dans une fonction de productivité. Le temps. Il revient. Et au début, c'est désagréable. Vraiment désagréable. Parce que tu ne sais plus quoi en faire. Tu te retrouves un mardi à quatorze heures sans rien à faire, et tu paniques. Tu paniques comme un alcoolique à qui on retire la bouteille. Tu cherches ton téléphone par réflexe. Tu te dis qu'il y a — 30 — sûrement un mail à traiter, un truc à optimiser, un contenu à poster. Tu te lèves trois fois en cinq minutes parce que le corps ne sait plus rester assis sans tâche. Ça dure des semaines, cette désintoxication. Parfois des mois. Le temps libre, quand on n'y est plus habitué, c'est aussi violent qu'un sevrage. Et puis un jour, ça se débloque. Un jour, tu t'assois à une terrasse, vraiment, sans téléphone, sans bouquin de développement perso, sans rien. Tu prends ton café. Tu regardes les gens passer. Et au bout d'un quart d'heure, tu te rends compte d'une chose qui te traverse comme une décharge : tu es bien. Tu es juste bien. Tu n'as rien produit, tu n'as rien optimisé, tu n'as rien posté. Tu n'as fait que respirer dans un coin de Paris ou de Lisbonne ou de la ville où tu te trouves. Et tu es bien comme tu ne l'as pas été depuis dix ans. Voilà ce que rachètent les huit cents euros par mois quand on les vit comme il faut. Voilà ce que rachètent toutes les choses qu'on ne s'est pas achetées. Du temps. Du vrai temps. Du temps qui s'écoule sans qu'on lui demande des comptes. Et ce temps a une propriété particulière. Il déforme tout ce qui était trop tassé dans ta vie. Il prend les choses comprimées et il leur rend leur épaisseur — 31 — d'origine. Un repas ne dure plus vingt minutes parce qu'il faut retourner au bureau, il dure deux heures parce qu'on a faim de la conversation autant que du plat. Une promenade ne dure plus trente minutes parce qu'il faut faire ses pas, elle dure tout l'après-midi parce qu'on a croisé un ami qui avait du temps lui aussi. Un livre ne se lit plus en diagonale à 1.5 de vitesse, il se lit page par page, parfois la même page deux fois, parce qu'une phrase a fait écho à autre chose et qu'on veut rester avec elle un moment. Le temps retrouvé, c'est ça. C'est la fin de la compression. C'est l'épaisseur qui revient. Et c'est une insurrection. Une vraie. Pas une posture, pas un truc à raconter dans un dîner, pas une marque distinctive à exhiber. Une insurrection silencieuse contre l'époque entière. Parce que tout, dans le monde d'aujourd'hui, te pousse à comprimer. Les applis sont conçues pour. Les contenus sont conçus pour. Les agendas sont conçus pour. La culture du travail est conçue pour. Tu nages à contre-courant rien qu'en buvant un café lentement. Mais cette insurrection, elle ne sera jamais célébrée. Elle ne fera pas de bruit. Elle ne lèvera pas de fonds. Elle ne sera pas filmée. Et c'est précisément pour ça qu'elle marche. Parce qu'elle ne se joue pas dans le théâtre des autres. Elle se joue dans ta vie à toi, en — 32 — bas, dans le détail, là où personne ne regarde et où tout se décide. J'ai retrouvé des choses que je croyais avoir perdues. Je vais te les énumérer parce qu'il faut qu'elles soient nommées, parce que tant qu'on ne les nomme pas elles n'existent pas vraiment. J'ai retrouvé l'ennui. Le vrai ennui. Pas celui qu'on dégaine son téléphone pour combattre au bout de trois secondes. Le long, le profond, le boueux ennui qui te laisse face à toi-même et qui, au bout d'un certain temps, accouche d'une pensée que tu n'aurais jamais eue autrement. Toutes les meilleures idées que j'ai eues dans ma vie sont sorties d'un long ennui. Pas d'une session de brainstorming, pas d'un workshop, pas d'un mastermind. D'un après-midi vide. D'une nuit blanche sans Netflix. D'un voyage en train sans wifi. L'ennui est le berceau des idées et on l'a tué pour ne plus avoir à le supporter. J'ai retrouvé la marche. Pas la marche productive avec les pas comptés et l'objectif quotidien à valider. La marche pour la marche. Sortir de chez soi sans destination, tourner à droite ou à gauche selon l'envie du moment, traverser des quartiers qu'on ne connaît pas, s'arrêter dans une librairie parce que la vitrine est belle, ressortir une heure plus tard avec un livre qu'on n'avait jamais cherché. C'est un mode de vie. C'est une manière d'habiter le monde. Et — 33 — c'est gratuit. J'ai retrouvé la lecture. La vraie. Celle où tu lis trois pages, tu poses le livre, tu regardes par la fenêtre dix minutes, tu reviens au livre, tu relis le même paragraphe parce que tu veux le posséder vraiment. Celle où un livre te dure trois semaines au lieu de trois jours. Celle où tu finis un livre et tu le gardes sur la table de chevet encore deux mois parce que tu n'es pas prêt à le laisser partir. J'ai retrouvé les conversations. Les vraies. Pas les échanges d'informations entre deux agendas, pas les networking calls de trente minutes, pas les visios où on regarde sa propre image dans la fenêtre du coin. Les conversations qui partent dans tous les sens, qui durent quatre heures, où on rit, où on s'engueule un peu, où on apprend des choses sur quelqu'un qu'on croyait connaître, où on rentre chez soi en se disant que c'était une bonne soirée et que c'est ça, finalement, qu'on appelle vivre. J'ai retrouvé le silence. Et le silence est probablement la chose la plus rare aujourd'hui. Le silence dans la rue, on l'a perdu. Le silence dans les transports, on l'a perdu. Le silence chez soi, avec un casque dans une oreille, on l'a perdu aussi. Le silence est devenu un luxe presque clandestin. Et pourtant c'est dans le silence que tout se réorganise. C'est dans le silence que les bonnes décisions — 34 — remontent à la surface. Ce temps retrouvé, je n'ai pas envie de le rendre. À personne. Plus jamais. Et je sais maintenant que si on me proposait de tout reprendre, le mastermind, les cinq heures du matin, le calendrier saturé, le compte qui se remplit en échange du temps qui se vide, je dirais non. Sans hésiter. Sans même y penser. Parce que je sais où ça mène et je sais ce que ça coûte. La vraie liberté, je l'ai trouvée là. Pas dans les chimères qu'on m'avait vendues. Dans une terrasse de café un mardi à trois heures, sans téléphone, avec rien d'autre à faire qu'à regarder le monde passer. Et le monde, quand on lui laisse le temps de passer, est extraordinaire. — 35 — Chapitre 6 LES VIVANTS Mais il y a quelque chose de plus important encore que le temps retrouvé. Quelque chose que ce temps permet, et qui est probablement la chose la plus précieuse qui existe sur cette terre. Les autres. Les vivants. Les gens. Je vais te dire la phrase la plus simple et la plus difficile à accepter du texte entier. La seule richesse réelle, la seule monnaie qui tienne sur la durée, ce sont les relations humaines. Point. Tout le reste est secondaire. Tout le reste est de la décoration. Tout le reste se dévalue avec le temps. Les relations humaines, elles, prennent de la valeur. Elles sont le seul actif au monde dont le rendement augmente à mesure qu'on les laisse vieillir. Et personne, mais alors personne dans le monde entrepreneurial dont je parle depuis le début, ne te dira ça. Tu peux lire mille livres de business, tu n'y trouveras pas. Tu peux écouter mille podcasts, tu n'y trouveras pas. Au mieux, on te parlera de network. Mais le network n'est pas la relation. Le network, — 36 — c'est l'extraction des relations à des fins d'utilité. C'est exactement le contraire de ce dont je parle. Ce dont je parle, c'est de ces personnes pour qui tu te lèverais la nuit. De ces gens que tu appelles quand quelque chose va mal et que la conversation t'a déjà à moitié soigné avant même qu'elle commence. De ces visages dont la seule apparition à la porte d'un café te donne envie de pleurer de joie sans que tu saches très bien pourquoi. Ces gens, ils ne sont pas dans ton CRM. Ils ne paient pas d'abonnement. Ils ne génèrent pas de revenu récurrent. Ils sont juste là, et leur simple existence rend ta vie habitable. Et la maladie, encore elle, m'avait appris ça à coups de bâton. Quand tu crois que tu vas mourir, tu ne penses pas à ton chiffre d'affaires. Tu ne penses pas à ton positionnement. Tu ne penses pas à tes followers. Tu penses à ta mère. Tu penses à ton père. Tu penses à ton frère, ta sœur, à cette amie d'enfance que tu n'as pas appelée depuis six mois et dont tu te promets de retrouver le numéro dès que tu sors de chez le médecin. Tu penses aux gens qui comptent. Et tu réalises, dans la même seconde, que tu sais exactement qui ils sont. Tu les comptes sur les doigts d'une main, parfois des deux. Et c'est tout. C'est tout ce qui reste quand on enlève le reste. — 37 — Cette liste, je la connais maintenant. Je la connais par cœur. Et toutes les décisions importantes de ma vie, je les prends en fonction de cette liste. Pas en fonction des opportunités. Pas en fonction du rendement. Pas en fonction de la performance. En fonction des vivants. Qu'est-ce qui va me rapprocher d'eux ou m'éloigner d'eux. Qu'est-ce qui va me donner du temps avec eux ou m'en voler. Qu'est-ce qui va nourrir cette poignée de liens ou les laisser dépérir. Voilà la grille. Et je vais te dire un truc encore plus inconfortable. Beaucoup des gens que tu rencontres dans le monde entrepreneurial, ils n'ont pas cette liste. Ils ont des contacts. Ils ont des collaborateurs. Ils ont des connaissances. Mais la liste des vrais vivants, des gens pour qui ils mourraient, ils l'ont laissée s'éroder à un point qu'ils n'osent même plus la regarder. Ils ont remplacé les amis par les associés. Les frères par les mentors. Les amours par les partenaires de business. Et ils ne s'en rendent compte qu'aux enterrements, où ils découvrent en se présentant à leur propre famille élargie qu'ils ne savent plus prononcer les prénoms. Ce sont des morts qui marchent. Et je ne dis pas ça pour faire le poète. Je le dis au sens littéral. Quelqu'un qui n'a plus de vivants autour de lui est déjà mort à l'intérieur. Il continue à — 38 — respirer, à pitcher, à scaler, à lever des fonds, à organiser des événements. Mais à l'intérieur, ça fait longtemps que la lumière est éteinte. C'est ce qui fait peur quand on les croise. C'est ce qu'on sent sans pouvoir le nommer. Cette absence à eux-mêmes, cette absence aux autres, ce vide habillé en costume bien coupé. Les vivants, dans ma vie, c'est qui ? C'est ma famille, évidemment. Pas la famille au sens élargi des grandes occasions, la famille restreinte, celle de tous les jours, celle qu'on appelle sans raison juste pour entendre une voix. C'est une poignée d'amis de longue date, des gens qui m'ont vu à quinze ans, à vingt ans, à trente, et qui ont traversé toutes mes mues. Des gens devant qui je ne joue pas. Devant qui je n'ai rien à prouver. Devant qui je peux dire que ça va mal sans qu'ils me sortent un framework. Devant qui je peux dire que ça va bien sans qu'ils me jalousent. C'est rare. C'est précieux. Et ça ne s'achète à aucun prix. Il y en a aussi quelques uns que j'ai rencontrés sur la route, plus tard, à des moments charnières. Des gens qui ne devraient pas être dans ma vie si je suivais la logique des affinités sociales, et qui pourtant y sont, par accident, par grâce, par cette mystérieuse chimie qui fait qu'on se reconnaît dans une foule. Ces accidents, je les protège comme des — 39 — trésors. Et puis il y a les disparus. Parce que les vivants, c'est aussi ceux qui ne sont plus là et qu'on continue à porter. Ceux qu'on aurait voulu appeler une dernière fois. Ceux qu'on n'a pas eu le temps de remercier. Ceux dont la mort, des années plus tard, continue à donner sa forme à tes choix sans que tu le saches. Quand quelqu'un que tu aimes meurt, il ne disparaît pas. Il s'installe en toi. Il devient une voix intérieure qui t'accompagne, qui te conseille, qui te juge parfois aussi, et qui te rappelle à chaque carrefour ce que c'est, vraiment, l'urgence d'une vie. J'ai perdu des gens. Trop tôt. Mal. Et chaque mort m'a appris la même chose, comme si la leçon devait être répétée pour qu'elle entre vraiment. Tu n'auras pas de seconde chance avec eux. Ce que tu n'as pas dit, tu ne le diras plus. Ce que tu n'as pas fait, tu ne le feras plus. L'urgence n'est pas demain. L'urgence est maintenant. Et le maintenant, il faut l'occuper d'amour, parce que c'est le seul matériau qui résiste à la disparition. Alors la prochaine fois que tu hésites entre un mail urgent et un appel à ta mère, n'hésite pas. Appelle ta mère. Toujours. Mille fois. Le mail attendra. Ta mère, peut-être pas. Et le jour où elle ne sera plus là, tu n'auras plus une seule seconde à investir dans un mail qui te paraîtra alors, avec le recul, ridiculement — 40 — vide. Les vivants. Voilà la cause. Voilà la mission. Voilà ce pour quoi tout le reste se justifie ou ne se justifie pas. Une vie est réussie dans la mesure exacte où elle a aimé. Pas dans la mesure où elle a produit, ni dans la mesure où elle a accumulé, ni dans la mesure où elle a brillé. Dans la mesure où elle a aimé. Le reste est du bruit. — 41 — Chapitre 7 DONNER SANS ATTENDRE Et puis il y a eu cette autre révélation, plus récente, qui m'a achevé en quelque sorte. Qui a achevé l'ancien moi, en tout cas. Le moi qui calculait encore un peu sans le savoir. Le monde associatif. Je n'y connaissais rien. Ou si peu. J'étais comme beaucoup, je trouvais ça louable, vaguement honorable, à classer dans la case bonnes intentions et passer à autre chose. C'était lointain pour moi. C'était pour les gens qui avaient le temps, les gens qui avaient déjà réussi, les gens qui voulaient soigner une mauvaise conscience. Bref, c'était pour les autres. Et puis je m'y suis mis. Par hasard d'abord. Par curiosité ensuite. Par engagement enfin. Et ce que j'y ai trouvé m'a renversé. Voilà ce que j'y ai trouvé. Des gens qui donnaient sans attendre. Sans attendre quoi que ce soit en retour. Sans attendre de la reconnaissance. Sans — 42 — attendre une promotion. Sans attendre que ça mène à un job. Sans attendre que ça fasse un post sur LinkedIn. Sans attendre. Au sens littéral. Ils donnaient parce que c'était devant eux et qu'il fallait le faire, point. Tu ne te rends pas compte, quand tu viens du monde entrepreneurial, à quel point c'est dingue de croiser ça. À quel point c'est une langue étrangère. Dans ton monde habituel, tout est transaction. Même le don. Tu donnes du temps à quelqu'un, c'est parce qu'à un moment il pourra te rendre la pareille. Tu fais un café à quelqu'un, c'est parce que ça construit une relation qui pourra payer plus tard. Tu écris à quelqu'un, c'est parce qu'il pourrait être utile dans six mois. Toute la grammaire des relations est conditionnée par le retour sur investissement, même quand tu ne le formules pas. Surtout quand tu ne le formules pas. Et là, dans le monde associatif, je tombe sur des gens qui ont littéralement désactivé cette grammaire. Qui ne pensent même pas en ces termes. Qui te regardent comme si tu venais d'une autre planète quand tu suggères qu'il pourrait y avoir un truc à en tirer. Pour eux, donner n'est pas un investissement. C'est un acte autonome. Ça se suffit. Ça ne demande pas de continuation. — 43 — Et le plus dingue, vraiment le plus dingue, c'est ce que ce mode d'être produit chez celui qui le pratique. Parce que tu sais ce qui se passe quand tu donnes sans attendre ? Tu reçois quand même. Mais tu reçois pas ce que tu pensais recevoir. Tu reçois autre chose. Tu reçois en toi-même. Tu reçois cette sensation très particulière, très propre, très silencieuse, d'être en accord avec quelque chose de plus grand que toi. Tu reçois une forme de paix qu'aucun chiffre d'affaires ne te donnera jamais. Tu reçois la confirmation, pas intellectuelle mais corporelle, que ta vie est en train de faire ce qu'elle est censée faire. Et tu deviens accro à ça. Mais sainement, cette fois. Pas comme on est accro à l'argent ou à la reconnaissance. Tu deviens accro au geste lui-même. Je vais te raconter ce que j'ai vu de mes yeux, parce que ça vaut mille théories. J'ai vu des gens passer leurs samedis à servir des repas, sans qu'on les remercie nommément, sans qu'aucune photo ne soit prise, sans qu'aucun reçu fiscal ne soit signé. Juste, ils étaient là. J'ai vu des gens accompagner des enfants en difficulté scolaire, deux heures par semaine, pendant des années, sans qu'aucun parent ne leur envoie un message, sans qu'aucun système — 44 — ne reconnaisse leur travail. J'ai vu des gens écouter, juste écouter, des personnes au bout du rouleau, sur des permanences téléphoniques, à trois heures du matin, sans que personne ne sache qu'ils étaient là. Et tu sais quoi ? Ces gens, ils étaient lumineux. Pas tristes, pas usés, pas martyrs. Lumineux. Avec quelque chose dans le regard que je n'ai jamais retrouvé dans aucune conférence de business. Une présence. Une densité d'être qui rendait la conversation avec eux complètement différente de tout ce que j'avais connu. Et j'ai compris, je crois, ce que c'était. Ces gens avaient résolu une équation dont les entrepreneurs ne soupçonnent même pas l'existence. L'équation du sens. Ils n'avaient pas à se demander à quoi servait leur vie, parce que la réponse, ils la donnaient chaque semaine en allant servir leur soupe, en allant tenir leur permanence, en allant lire avec leur gamin de banlieue. La question s'était évaporée d'elle-même. Le sens n'était pas un problème à résoudre, c'était une pratique à exercer. Là où l'entrepreneur typique cherche le sens en accumulant, ces gens le pratiquaient en donnant. Là où l'entrepreneur typique cherche à se distinguer, ces gens cherchaient à se relier. Là où l'entrepreneur typique vit dans l'anticipation, ces gens vivaient dans le geste présent. La différence — 45 — est totale. Et le résultat se voit sur les visages. Et le plus beau dans tout ça, c'est que ce geste de donner sans attendre, une fois que tu y as goûté, il contamine tout le reste de ta vie. Tu commences à faire des trucs gratuits dans ton travail, juste parce que tu peux. Tu commences à écouter les gens autrement, parce que tu n'attends plus rien d'eux. Tu commences à dire oui à des projets qui ne paient pas, simplement parce qu'ils en valent la peine. Tu commences à arrêter de calculer. Et là, attention, parce qu'il y a un truc qu'il faut comprendre. Arrêter de calculer, ce n'est pas devenir bête. Ce n'est pas se faire avoir. Ce n'est pas se mettre à donner son énergie à n'importe qui à n'importe quel prix. C'est plus fin que ça. C'est arrêter de subordonner chaque acte à son rendement. C'est faire les choses pour ce qu'elles sont, pas pour ce qu'elles produisent. C'est habiter le présent du geste, plutôt que le futur de son retour. Et tu deviens un humain à part dans ton entourage. Un humain qui rend service sans qu'il faille lui devoir quelque chose. Un humain à qui on peut demander sans craindre d'être en dette. Un humain dont l'amitié ne coûte rien et n'attend rien. Tu deviens, par accident, et sans avoir cherché à l'être, ce que la plupart des gens disent vouloir être et — 46 — n'osent pas devenir. Voilà ce que le monde associatif m'a appris. Et voilà pourquoi je pense, sincèrement, que c'est probablement le meilleur antidote qu'on puisse opposer au bal des inutiles dont je parlais au début. Pas une révolution, pas un programme politique, pas une nouvelle théorie économique. Un geste. Un geste répété. Un geste qu'on offre sans en attendre le retour. Ce geste va te sauver. Pas du monde extérieur, dont on a vu qu'il n'était pas la cause de ton malheur. Il va te sauver de toi-même. Il va te sauver de l'Homo industrialis qui dort en toi et qui n'attend qu'une occasion de te dévorer. Il va te rappeler, à chaque fois que tu le poseras, que tu es vivant, que tu es lié, que tu fais partie d'une chaîne qui te dépasse. Donner sans attendre, c'est probablement la seule prière laïque qui marche. — 47 — Chapitre 8 VIVRE AUTREMENT Alors qu'est-ce que je fais, maintenant ? À quoi ressemble la vie de l'autre côté de la fissure ? Et qu'est-ce que je propose, si je propose quelque chose ? D'abord, je ne propose pas. Je ne suis ni gourou ni prêcheur. Je n'ai pas de méthode à te vendre. Je n'ai pas de masterclass. Je n'ai pas de programme en sept étapes pour sortir du bal. Tout ça, ce serait reproduire à l'envers ce que je critique. Ce serait monétiser le désintérêt pour l'argent. Ce serait scaler la lenteur. Ce serait industrialiser la déprise. Bref, ce serait rentrer par la fenêtre dans la maison dont je viens de sortir par la porte. Non. Ce que je décris ici, c'est ce que je vis. Mon expérience. Mes choix. Mes erreurs aussi. Et ça ne vaut que pour moi. À toi de trouver ta version, ta voie, ta langue. Personne ne peut le faire à ta place. C'est même probablement le seul travail qu'il vaille la peine de faire dans une vie. — 48 — Mais je peux te dire à quoi ça ressemble, chez moi, dans le détail. Parce que les principes c'est joli mais c'est dans le détail qu'une vie se joue. J'entreprends toujours. Oui. N'en déplaise à ceux qui me liront jusqu'ici en pensant que j'ai renoncé à tout. Je n'ai renoncé à rien. J'entreprends, mais pas comme avant. Pas pour les mêmes raisons. Pas avec les mêmes objectifs. Pas avec la même tension dans le corps. J'entreprends parce qu'il y a des choses que je veux voir exister dans le monde et qui n'existent pas encore. J'entreprends parce que créer m'amuse, profondément. J'entreprends parce que c'est une manière, parmi d'autres, de participer à la conversation du vivant. Je n'entreprends plus pour devenir riche. Je n'entreprends plus pour devenir quelqu'un. Je n'entreprends plus pour montrer à mes anciens camarades de classe que j'ai réussi. Je n'entreprends plus pour rentrer dans des classements. Je n'entreprends plus pour cocher la case du succès dans la grille des conversations de dîner. Je continue à enseigner. Ça, je ne lâcherai jamais. Parce que dans une classe, dans un amphi, devant des étudiants qui apprennent, il y a quelque chose qui se passe que je n'ai trouvé nulle part ailleurs. Une transmission. Une responsabilité. Un instant où — 49 — ce que tu sais sort de toi pour aller féconder une autre tête. Et cette tête, demain, à son tour, transmettra à une autre. C'est une chaîne. Je n'en serai jamais qu'un maillon, et c'est très bien comme ça. C'est même peut-être ce qu'on peut faire de mieux dans une vie, être un bon maillon. Je crée du contenu. Toujours. Mais avec une intention différente. Pas pour faire des vues, même si j'en fais. Pas pour bâtir une marque personnelle qui me survivra, même si elle se bâtit. Pour transmettre. Pour partager ce qui me fascine. Pour rendre, à ma petite échelle, ce que j'ai reçu. Les langues qui me passionnent depuis toujours, je veux qu'elles passionnent d'autres gens. Les manières de regarder le monde que j'ai accumulées en voyageant, en lisant, en écoutant, je veux les redistribuer. Le contenu, pour moi, ce n'est pas un produit. C'est une forme de gratitude. Je donne. Du temps. De l'attention. Des conseils quand on m'en demande sincèrement. Je donne sans tenir de comptabilité, sans m'attendre à ce qu'on me rende, sans monitorer le retour. Et je m'aperçois, à chaque fois, que ce que je donne me revient sous des formes que je n'avais pas imaginées. Pas toujours par les mêmes personnes. Pas toujours dans les mêmes proportions. Mais ça revient. Le monde a une comptabilité qui dépasse celle des comptables et — 50 — c'est probablement la meilleure nouvelle qu'on puisse retenir de l'expérience. Je voyage. Pas pour fuir. Pour voir. Pour être surpris. Pour me rappeler que ma manière de vivre n'est pas la seule, ni la meilleure, ni même particulièrement intéressante. Pour rencontrer des langues, des gens, des nourritures, des silences qui me sortent de ma propre épaisseur. Le voyage, quand il est bien fait, c'est une cure d'humilité. Je lis. Beaucoup. Je relis surtout. Je préfère relire un grand livre que lire dix livres moyens. Je préfère habiter dix auteurs très bien que survoler cent. La vraie culture n'est pas une accumulation de références, c'est une intimité. Avec quelques voix. Avec quelques pensées. Qu'on connaît assez pour qu'elles deviennent des compagnes intérieures, qu'on convoque dans le silence, qu'on cite parfois sans même savoir qu'on les cite parce qu'elles ont fini par se confondre avec notre propre voix. Je vois les vivants. Beaucoup. Régulièrement. Sans agenda. Sans timer. Sans optimisation. Je passe du temps avec eux comme on pose une fleur dans un vase, parce que ça fait du bien d'avoir cette fleur dans la pièce, sans qu'elle ait à se justifier. Et chaque rencontre, chaque conversation, chaque silence partagé est, en soi, une raison suffisante de vivre. — 51 — Voilà. C'est ça, ma vie maintenant. C'est ça, l'autre côté de la fissure. Ce n'est pas spectaculaire. Ce n'est pas instagrammable. Ce n'est pas un dossier de presse. Mais c'est, je crois, une vie. Une vraie. Une qui me ressemble. Une qui ne se trahit plus en permanence pour rentrer dans un costume qu'on m'aurait taillé sans me demander mon avis. Et si tu me lis jusqu'ici, et que quelque chose en toi a vibré, même un peu, même par éclats, alors voilà ce que je te dirais pour finir. Ne crois pas trop ceux qui te diront comment vivre. Y compris moi. Y compris ce texte. Surtout ce texte, peut-être. Personne n'a la réponse. Personne ne peut l'avoir. La réponse, c'est toi qui dois la trouver, et le seul endroit où tu peux la trouver, c'est dans le silence où plus personne ne te regarde, où plus personne ne te juge, où plus personne n'a d'opinion sur ce que tu deviens. Coupe les phares. Cinq minutes par jour, pour commencer. Reste avec toi-même dans le noir. Demande-toi, vraiment, sans tricher, sans te raconter d'histoire, ce que tu veux faire de ce temps qui t'est imparti. Pas ce que les autres veulent que tu en fasses. Pas ce que ton ego veut que tu en fasses. Toi. Le toi qui parle quand tout le bruit s'éteint. — 52 — Et ce que tu entendras dans ce silence, fais-le. Quoi que ce soit. Même si ça ne paie pas. Même si ça ne scale pas. Même si personne ne comprend. Surtout si personne ne comprend. C'est probablement, à la fin des fins, la seule chose qui vaille. Le reste, on s'en fout. Et c'est plutôt une bonne nouvelle. ◆ Marcus — 53 —